Béatrice Libert
Une enfance au creux des mots

Extrait
" Premier souvenir de lecture"

Acide acétylsalicylique. Premiers mots que j'ai bus. Premiers mots que j'ai mâchés. Premiers mots que j'ai lus. Ah! Ce caillou frais sous la langue... Bonbon suret. Premier désir. Frisson plaisir. Bonheur à dire. Ma bouche savoure l'épaisseur de ce vocable tangible. Tout mon corps est papilles...

Voici dessinée au pinceau, l'étiquette cernée d'un filet noir et or. Voici, juché sur l'étagère de la pharmacie paternelle, l'ancien pot de verre, son acajou brillant, chapeauté par un bouchon pansu.

Acide acétylsalicylique...

Ce nom n'est-il pas magique? Il me lance mille et un défis chimiques, articulatoires et imaginaires. Et je me rêve assistante d'un magicien potentat dont les doigts tissent pour moi des mots soyeux, des phrases d'alpaga, des farandoles de papier jasant.

Formule abracadabrante, elle ouvre, de sa baguette, les portes du lire. Envoûtante, sa longueur de lierre court dans mon sang, s'immisce sous ma peau, chatouille mes muqueuses friandes.

 Acide acétylsalicylique...

Rythmé par trois A voluptueux, tout le piquant de ce trésor jaillit entre mes lèvres, secoue les terminaisons nerveuses de mes joues, provoque un mini-cyclone de salive et de souffle. Les I malicieux et acides me mordent les joues. Les sifflantes zèbrent ma mémoire tandis que les L laquent le mot, piégé dans son envol. A peine l'ai-je sucé, le voilà déjà suçant ma sève! Alors, pareille à lui, je m'étire et me multiplie, creusée par l'oseille du mot, ensemencée par sa grâce, brûlée par sa liqueur.

Ainsi naît mon amour pour le langage, sa chair, sa fièvre, sa poésie. Un envoûtement, un poison, une médecine drôle et fascinante!

Et ce mot m'entraîne alors d'esprit de menthe en quinquina, de glycérine en réglisse, de laudanum en camomille, de vaseline en talc, de pilule en gélule, d'aspirine en dragée, de digitaline en hamamélis, d'alcool en éther...

Aucun livre n'est plus vivant, et pourtant plus mystérieux à mes yeux d'enfant, que les arcanes vert absinthe de la pharmacie paternelle où mon regard glisse comme sur de premières et sensuelles reliures.

 

 

 


conception et réalisation: Vertige asbl